Recherches scientifiques, banque, blockchain, monde académique… A l’occasion de son événement au Musée Olympique de Lausanne le 19 septembre 2019, le Clusis a convoqué quatre experts pour débattre des enjeux liés à la confiance numérique.

C’est d’abord l’aveu d’un problème. Face à des applications toujours plus curieuses, face à la démultiplication des scandales de vols de données, et face à la robolution grandissante de la société, pouvons-nous – en tant qu’individus – faire confiance aux entreprises et aux services à qui nous déléguons une part croissante de nos quotidiens d’hommes et de femmes connectés ?

C’est ensuite le constat d’un paradoxe : comment accompagner cette évolution technologique inéluctable, à la fois protectrice de la sphère privée des citoyen.ne.s et garante de la démocratie, face à des outils toujours plus gourmands en données personnelles afin de nous proposer des services performants? Loin de la naïveté des débuts d’Internet, la confiance numérique est l’enjeu crucial de ce siècle.

Confiance numérique : les défis

C’est pour en débattre que le Clusis a convoqué quatre experts, le 19 septembre dernier, dans l’intimité du Musée Olympique de Lausanne. Au fil des conférences et des débats, cet événement soutenu par l’entreprise de cybersécurité Darktrace Limited, a permis de saisir les enjeux de la confiance numérique dans quatre domaines-clés : la recherche scientifique, la banque et la finance, le monde académique et la blockchain.

Pour en parler, et esquisser des pistes de solutions, le Clusis a convoqué Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’Université de Coventry (UK), Christian Meixenberger, Directeur général de la division des services informatiques de la Banque cantonale vaudoise. Mais aussi Jean-Henry Morin, professeur Associé ISS à l’Université de Genève et Mike Gault, fondateur et directeur général de Guardtime. Compte-rendu

Dans la peau d’un cyborg

En Grande-Bretagne, Kevin Warwick peut se targuer d’être le premier cyborg dans l’histoire de l’humanité. A 65 ans, le professeur au département de cybernétique de l’Université de Reading est un expert mondial dans les domaines de la robotique, de la bioéthique, et plus récemment, de l’intelligence artificielle. Depuis la fin des années 1990, il joue les cobayes – avec sa femme – pour la recherche scientifique en implantant dans son corps des composants électroniques qui lui permettent d’interagir avec des ordinateurs et des robots.

C’est en 1998 que ce Frankenstein contemporain augmente son corps pour la première fois. Il s’agit d’une puce RFID qu’il s’implante sous le coude du bras gauche. Kevin Warwick ne vivra que neuf jours dans la peau d’un cyborg. Mais le souvenir « phénoménal » des nouveaux pouvoirs qui lui ont été conférés le poussent à aller plus loin. Avec son projet baptisé « The Brain Gate », le scientifique franchit les portes du cerveau. D’abord celui d’une souris, qu’il équipe d’une puce pendant 72 heures. Puis le sien, et plus tard, celui de sa femme.

A l’avenir, tous augmentés ?

Nous sommes en 2002. Une interface neuronale conçue par le Docteur Mark Gasson est implantée dans le système nerveux de Kevin Warwick. L’expérience inédite va durer trois mois. Cette technologie lui permet de prendre le contrôle à distance d’une main robotique en s’appuyant sur n’importe quel réseau Wi-Fi pour établir la connexion avec la main bionique. Ces expériences scientifiques sur le cerveau fascinent ou rebutent, mais elles ouvrent les portes à des remèdes pour les personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, victimes d’une amputation ou souffrant d’un handicap.

Selon Kevin Warwick, cette technologie ne doit pas s’appliquer uniquement aux personnes handicapées, mais à l’ensemble des individus car nous sommes tous handicapés d’une manière ou d’une autre dans notre manière de communiquer. Certes, mais quid de l’éthique? Les « body hackers » ne démocratisent pas la technologie, mais se rendent plus dépendants des sociétés qui la fournissent. Avant de la démocratiser, il faut donc savoir à qui elle profite sur le marché.

Fait rare dans un secteur si confidentiel, Christian Meixenberger a dévoilé une partie des enjeux numériques et de sécurité qui touchent le monde bancaire. Celui qui siège à la direction générale de la Banque cantonale vaudoise sait de quoi il parle, puisqu’il dirige également la division Services et IT de la banque. Spécialiste des projets de migration, de réingénierie de processus et de réduction des coûts, Christian Meixenberger a répondu aux défis posés par les mutations rapides et toujours plus complexes de cet univers bancaire.

Parmi eux, l’évolution de la notion de confiance et la gestion du risque dans un écosystème où toute une série de prestataires externes assurent la sécurité des services de la banque.

La Blockchain gage de confiance

«Se marier, divorcer et vendre sa maison sont les seules choses que l’on ne peut pas faire par internet en Estonie» dixit Mike Gault. Ce natif d’Irlande, ingénieur en informatique quantique, peut se targuer d’être à la tête d’une des rares entreprises à gagner de l’argent avec la blockchain, cette technologie comparable à un registre numérique, décentralisé, partagé et infalsifiable. Mike Gault est le CEO de Guardtime, société née en 2007 à Tallinn, en Estonie.

L’entreprise de sécurité numérique, qui compte 200 employés, vient de déménager son siège à Prilly (VD) où elle vient de sceller un partenariat stratégique avec Sicpa dans les solutions d’e-gouvernement.

L’histoire de Guardtime est intimement liée à celle de l’Estonie. L’ex-pays soviétique, devenu indépendant en 1991, s’est totalement reconstruit de zéro pour devenir au fil des années l’avant-garde de la sécurité numérique. Mais en 2007, l’Estonie a vécu une cyberattaque massive. Guardtime est née pour répondre à cet enjeu sécuritaire. Son objectif fut de créer une technologie qui puisse satisfaire le besoin de pouvoir faire confiance.

Et répondre à des questions telles que: comment savoir si ce document de l’Etat est authentique ou si ce formulaire de santé est conforme? Les cryptographes de Guardtime ont donc inventé le blockchain KSI, la technologie de chiffrement déployée avec succès pour le gouvernement estonien. Aujourd’hui, l’Estonie est le seul pays à offrir des services gouvernementaux entièrement numérisés, qui ne nécessitent aucune interaction physique.

Responsabilité numérique

Retour en Suisse avec Jean-Henry Morin. Comme à son habitude, le professeur associé ISS à l’Université de Genève, a mis un coup de pied dans la fourmilière en pointant « l’irresponsabilité numérique » de la Suisse. Selon lui, le pays n’apporte que des solutions techniques aux problèmes liées à la transition numérique. Jean-Henry Morin plaide donc pour la création d’un cercle vertueux pour que la Suisse puisse évaluer les risques et les opportunités des technologies dans une société participative dématérialisée. Et ainsi en finir avec son e-illettrisme. Cette responsabilité numérique concerne l’Etat, les entreprises, les citoyens, les politiques publiques. Il n’y a que par elle, conclut Jean-Henry Morin, que nous serons capables de bâtir une société numérique éclairée et transparente.

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