Avec la numérisation galopante de la société qui modifie nos modes de consommation, de partage, de travail et d’échanges, la notion de confiance numérique est sur toutes les lèvres. L’arc lémanique se profile dans ce domaine. Mais dans quel but et à quelle fin? Derrière les effets d’annonce et le vernis communicationnel, les initiatives suisses oublient deux acteurs centraux: les citoyens et les PME.

Depuis dix-huit mois, l’ «Economy of Trust» (économie de la confiance) tient le devant de la scène. Avec la numérisation galopante de la société qui modifie nos modes de consommation, de partage, de travail et d’échanges, la notion de confiance numérique est sur toutes les lèvres. Celles des politiques, des dirigeant.e.s d’entreprises technologiques, des ONG, de l’administration ou encore des expert.e.s tous azimuts de la transformation numérique. Pourquoi ce soudain engouement alors que les dérives de notre société numérique sont dénoncées depuis belle lurette? Est-ce là le signe que la confiance est rompue?

Les explications sont multiples. La confiance numérique, c’est d’abord l’aveu d’un problème. Face à des applications toujours plus curieuses, face à la démultiplication des scandales de vols de données, et face à la robolution grandissante de la société, la confiance conférée aux entreprises et aux services à qui nous déléguons une part croissante de nos quotidiens d’hommes et de femmes connectés est mise à mal. C’est ensuite le constat d’un paradoxe: comment accompagner cette évolution technologique inéluctable, à la fois protectrice de la sphère privée des citoyen.ne.s et garante de la démocratie, face à des outils toujours plus gourmands en données personnelles afin de nous proposer des services performants?

 

Une «Valley» de plus

Loin de la naïveté des débuts d’Internet, la confiance numérique accapare aujourd’hui le débat. Mais à quelle fin et de quel niveau de confiance avons-nous besoin pour avancer sereinement dans cette société numérique? La discussion est ouverte et se matérialise sur l’arc lémanique. En automne 2019, Genève a inauguré la Swiss Digital Initiative (SDI). Une fondation qui réunit le gotha de la tech et qui vise à développer des lignes de conduite, des outils et des mécanismes pour la mise en place de standards éthiques dans le monde numérique. Tout un programme sous le haut patronage de la Confédération, mais pour répondre à quels défis concrets? Ces derniers restent encore… à définir.

La Swiss Digital Initiative s’adresse en grande partie aux entreprises suisses qui jouissent d’une présence mondiale. Parmi les participants, on retrouve ainsi Adecco, Ringier, Siemens, les deux EPF suisses, Facebook, Kudelski, Swisscom, l’Université de Genève, les Nations Unies… Tous ces participants ont la lourde tâche de développer des principes éthiques applicables au monde numérique afin de renforcer la confiance de la société civile dans les nouvelles technologies et les nouvelles pratiques.

Après la Silicon, la Health ou la Crypto, l’économie numérique accouche d’une Trust Valley. Le 8 octobre dernier, les cantons de Vaud et Genève ont en effet inauguré cette «Vallée de la confiance» afin de promouvoir l’excellence scientifique et économique de l’arc lémanique dans le domaine de la cybersécurité et de la confiance numérique. Au sein de cette alliance public-privé, nous retrouvons peu ou prou les mêmes acteurs que dans la SDI, ainsi que Sicpa. A mesure que le cash disparaît, le leader des encres pour billets de banque saute à pieds joints dans le marché de la confiance numérique.

 

Vallée de la confiance ou usine à gaz?

La naissance de cette énième «Valley» divise. De même que ses buts et ses missions. S’agit-il d’une alliance multipartite inédite dont la vocation est de construire collectivement une société numérique résiliente et participative? Ou s’agit-il d’un opportunisme économique visant à positionner l’arc lémanique – et plus largement la Suisse – sur un marché prometteur? Un peu des deux? A ce stade, la confiance numérique est un mot-valise qui recouvre des domaines, des secteurs et des griefs très divers, tels que la collecte des données personnelles et leur exploitation par l’intelligence artificielle, l’e-administration, l’automatisation, la cybercriminalité, les «fake news» en passant par les problèmes éthiques…

Pourquoi ce soudain engouement? Les chiffres le rappellent. Selon la Trust Valley, le marché mondial du numérique pèse aujourd’hui 19 milliards de francs suisses. Cela représente 4.54 milliards d’internautes sur la planète, soit 60% de taux de pénétration. Mais également plus de 8 milliards d’objets connectés, dont le marché mondial avoisine les 383 milliards de francs suisses. Cette croissance s’accompagne d’une hausse des cyber attaques. Au niveau mondial, celles-ci représentent 6 milliards de francs suisses. Toujours selon les statistiques de la Trust Valley, deux tiers des internautes sont préoccupés de la façon dont les entreprises utilisent leurs données. On comprend mieux les appétits de la région lémanique qui compte bien jouer les pionnières en fédérant les quelques 300 entreprises actives dans la confiance numérique, et ses 500 experts.

Aussi louable soit-elle, ces initiatives divisent donc jusque dans les rangs des expert.e.s. Certain.e.s lui reprochent une approche mercantile. D’autres, une vision élitiste de la problématique. En effet, deux grands acteurs brillent par leur absence autour de la table de discussions: les citoyens et les PME suisses. Ces dernières représentent tout de même 90% du tissu économique suisse. Parmi les chef.fe.s d’entreprise, ce faux-pas suscite un certain agacement. A l’instar d’Aline Isoz. L’entrepreneure vaudoise spécialisée dans la transformation numérique des entreprises est la fondatrice de Blackswan et administratrice indépendante de plusieurs sociétés.

 

L’accaparement d’une démarche

Aline Isoz reste dubitative face aux effets d’annonce de la SDI et de la Trust Valley: «J’ai toujours eu un positionnement orienté sur les PME. En observant ces deux initiatives, je constate que les PME représentant la majeure partie du tissu économique sont les grandes absentes», explique-t-elle. L’entrepreneure jouit également d’un passé dans la communication et le marketing: «Les leviers de communication me sont familiers. De mon point de vue, nous nous retrouvons aujourd’hui davantage dans des ressorts marketing que dans une réelle volonté d’inscrire la région lémanique comme un pôle d’expertises dans la confiance numérique. »

L’experte critique entre autre l’accaparement, par des  grands acteurs suisses , d’un domaine très hétérogène et dont, justement, l’hégémonie de certains provoquent une crise de confiance, et la confiscation d’un « label intangible» : «Ces grands acteurs ne sont pas toujours les plus respectueux des principes qu’ils défendent. C’est une bonne chose de vouloir aider les start-up. Mais cela n’empêche pas de valoriser les PME également». Aline Isoz ajoute: «J’assiste davantage à la création d’un super modèle d’affaires qui ne profitera pas au plus grand nombre. Ces grands acteurs doivent investir dans des structures. Mais ils ne peuvent pas “brander” une démarche. Cela me pose un problème.»

Selon Aline Isoz, la responsabilité est partagée: «D’un côté, les PME doivent apprendre à unir leurs forces et travailler dans le même sens,  en jouant la complémentarité des expertises et la concurrence. De l’autre, ces initiatives ne devraient pas laisser les PME sur le carreau. L’autre problème réside dans le soutien étatique pour ces deux initiatives. En tant qu’administrations publiques, elles ont le devoir de défendre les PME, et, in fine, les citoyens et consommateurs». Pour l’heure, le cahier des charges de la Swiss Digital Initiative et de la Trust Valley reste à définir. Faut-il encore savoir si les PME suisses auront voix au chapitre pour ne pas rester hors course.

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